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Recension : Libérez-vous ! De l’économie contre le travail

Libérez-vous ! De l’économie contre le travail
, Denis Garnier

« Des risques psychosociaux aux contraintes psychologiques organisationnelles » donne un éclairage riche et argumenté sur une épidémie commune aux entreprises et aux administrations.

Tout d’abord, l’auteur réinterroge le terme même de risques psycho-sociaux. Ce terme atténue les enjeux et l’origine organisationnelle. Ce phénomène est accentué par le recours (excessif ?) à l’acronyme « RPS ». C’est pourquoi, le terme « Contraintes Psychologiques Organisationnelles » (CPO) est plus adapté.

L’intérêt de se préoccuper de la question des RPS et CPO est souligné en s’appuyant sur les évaluations financières : 2 à 3 milliards a minima uniquement pour le stress lié au travail tendu (évaluation de l’INRS) qui ne compte pas les autres types de stress et autres pathologies (maladies cardiovasculaires, troubles musculo-squelettiques)… Au total, la facture s’élèverait de 5 à 6 milliards par an.

Face à ce constat, certains employeurs et leurs représentants n’hésitent pas à se défausser en proclamant que la vie privée s’est invitée dans le monde du travail. L’auteur montre au contraire que le travail s’est invité dans la « vie privée ». Le top management renvoie aussi la responsabilité des conséquences des choix organisationnels sur le management intermédiaire. Ces cadres se voient donc dans l’obligation de mettre en œuvre une organisation mortifère qu’ils ne cautionnent pas forcément et doivent en même temps prévenir et éviter les conséquences des décisions qui ne leur appartiennent plus. Cela est particulièrement vrai dans le secteur public où à aucun moment l’organisation n’est remise en cause malgré l’accumulation des drames.

Le chapitre reprend aussi les définitions des scientifiques et experts pour mettre en avant les origines des RPS et CPO. Notamment, le collège d’expertise sur le suivi statistique des risques psycho-sociaux qui distingue provisoirement six dimensions du risque psycho-social :
« 1. La première dimension a trait aux exigences excessives imposées aux salariés : quantité de travail, pression temporelle, complexité du travail et difficultés pour concilier vie professionnelle et personnelle,
2. la deuxième reflète la charge émotionnelle liée au travail : tension avec le public, obligation de dissimuler ou de feindre des émotions, contacts avec des situations de souffrance, exigence d’empathie,
3. la troisième tient au manque d’autonomie : procédure rigide, imprévisibilité du travail, sous-utilisation ou stagnation des compétences, manque de participation ou de représentation,
4. la quatrième renvoie à la déficience des rapports sociaux : manque de soutien technique et émotionnel, absence ou dysfonctionnements du collectif du travail, défaut de reconnaissance,
5. la cinquième englobe les conflits de valeurs : conflits éthiques et  »qualité empêchée », c’est-à-dire impossibilité d’accomplir du bon travail,
6. la sixième mesure l’insécurité de l’emploi et des carrières : contrats courts, temps partiel subi, sentiment que le travail accompli n’est pas soutenable à long terme en raison de son impact négatif sur la santé »

L’auteur s’appuie aussi sur les travaux de Christophe Dejours, titulaire de la chaire de psychanalyse-santé-travail du Conservatoire National des Arts et Métiers : « Les travaux de la psychopathologie du travail ont révélé, comme cause majeure de ce phénomène, les nombreux changements sociaux intervenus dans les années quatre-vingts, changements qui se sont traduits par de nouvelles formes d’organisation du travail fondées sur la mise en concurrence exacerbée des individus. Celles-ci ont conduit à une déstructuration du  »vivre ensemble » en brisant les rapports de solidarité et de coopération et, par voie de conséquence, à une augmentation de la souffrance au travail »

L’éloignement du centre de décision (connaissance du travail, valeurs…) est aussi présenté comme une cause importante de la souffrance au travail.

L’auteur nous encourage aussi à nous séparer des formules prêtes à l’emploi, comme les numéros verts, cellule de veille, questionnaires… qui permettent de donner bonne conscience à l’employeur et de ne pas « s’attaquer aux causes profondes du mal ». Il rappelle aussi les trois types d’intervention sur les risques psycho-sociaux :

– « Primaire, avant que le risque n’apparaisse,
– Secondaire, lorsque le risque apparaît,
– Tertiaire lorsque le risque s’est transformé en accident ou en trouble »

Enfin, un apport important de cet ouvrage est la prise en compte des contraintes qui s’imposent à l’encadrement intermédiaire. Ces derniers se voient être obligés de traduire les contraintes qu’ils reçoivent et donc se comporter de façon contrainte en responsables de la souffrance au travail. L’auteur prévoit que « Le bourreau du jour sera la victime du lendemain » et cite Marie Pezé (Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, éditions Pearson, 2008) :
« La plus délétère des solutions proposées, c’est de former les managers à la détection des signes de fragilité des salariés. Ce sont les cadres qui donnent les ordres, prescrivent l’intensification du travail, les changements de postes. C’est donc à ceux qui infligent ce qui est insupportable qu’on va demander de détecter les signaux. Si un salarié se suicide, on va leur dire que c’est de leur faute. On aura des suicides de cadres, et même des meurtres, les couteaux sont sortis. Quant aux salariés, ils vont chercher à cacher leur état à leur manager. »

En conclusion, le chapitre reprend « l’appel des 44 » pour la création d’un observatoire des suicides voir ici. Il est aujourd’hui indispensable d’ouvrir un débat sur cette question de société.

Au final, Libérez-vous est une lecture salutaire qui permet d’avoir un regard éclairé sur les évolutions du ministère et son management. En particulier, l’absence de réelle politique de prévention des risques psycho-sociaux et des contraintes psychologiques organisationnelles, le fait que seuls les risques tertiaires soient traités, la logique très « mécaniste » pour faire évoluer les organisations… La circulaire sur la gestion prévisionnelle des effectifs disponible ici est le point d’orgue de la problématique victime/bourreau mis en exergue dans cet ouvrage.

Denis Garnier est un militant Force Ouvrière, membre du Conseil Supérieur de la Fonction Publique Hospitalière. Il est formateur auprès de deux organismes en Hygiène Sécurité et Santé au travail. Il a publié récemment deux ouvrages aux éditions Le Manuscrit : Libérez-vous et L’hôpital disloqué. Le blog « Économie et société » a consacré un entretien avec l’auteur ici

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